LAWRENCE (D. H.)


LAWRENCE (D. H.)
LAWRENCE (D. H.)

Nombreux furent et restent les malentendus qui entourent un des plus grands écrivains britanniques du XXe siècle. Aux uns, il paraît un érotomane, aux autres, le prophète d’une renaissance à partir de l’harmonie sexuelle. D’autres encore interprètent sa nostalgie d’une force virile intacte et dominatrice comme étant la marque d’une sympathie pour l’idéologie fasciste. En fait, Lawrence avait autant de répugnance pour la licence que pour l’oppression, autant peur du viol de la personnalité que d’une dépendance quasi féminine dont il sentait en lui l’attrait. Toute son œuvre vise à trouver un impossible équilibre entre ces forces contraires, quête qui suppose mais transcende la sexualité. Les mots d’un de ses personnages qui «hait le sexe et ses limites» s’appliquent admirablement, quoi qu’on en pense, à Lawrence lui-même. C’est bien sans limites d’ailleurs qu’il se voulait, fasciné par le cosmos comme par l’individu, créateur d’une œuvre profondément diverse où son talent éclate dans tous les genres: poèmes pareils à des cris; romans dont l’autobiographie et l’auto-analyse ne sont jamais absentes; nouvelles qui illustrent de façon cruelle et incisive la guerre des sexes; essais critiques et philosophiques où le moraliste s’interroge sur lui-même par le biais des autres; récits de voyages (Étrurie, Sardaigne, Mexique, etc.) où le lecteur trouvera, réunis en une étonnante symbiose, le génie du lieu et le reflet d’une personnalité puritaine et déchirée.

Genèse d’une œuvre

Fils d’un mineur, Arthur John Lawrence, plutôt fruste et violent, et d’une maîtresse d’école éprise d’idéal, Lydia Beardsall, David Herbert naît à Eastwood, dans le sombre pays minier du Nottinghamshire. Il est l’avant-dernier de cinq enfants. Ce milieu de mineurs méthodistes, modeste jusqu’à la pauvreté, ne cessera d’infléchir le mouvement de son œuvre dans une nécessité de libération née des contraintes. Il étudie deux ans à l’université de Nottingham; obligé par sa santé d’abandonner l’enseignement, commencé à Croydon en 1910, il s’adonne avec passion à la littérature. Son premier roman, Le Paon blanc (The White Peacock , 1911), idéalise une adolescence difficile alors que son troisième, Amants et Fils (Sons and Lovers , 1913), la regarde violemment en face: c’est la remarquable analyse d’un fils meurtri, incapable d’aimer, entamé par l’antagonisme social et affectif qui sépare ses parents (le personnage de Myriam est le portrait à peine déguisé du premier amour de l’auteur: Jessie Chambers). Profondément affecté par la mort de sa mère (emportée par un cancer en 1910), Lawrence trouvera en Mrs. Weekly, née baronne Frieda von Richthofen, un substitut de la figure maternelle. La guerre, qui fait horreur à Lawrence, éclate; réformé, suspect à cause de la nationalité de Frieda qu’il a épousée en 1914, bloqué en Angleterre, attaqué pour son roman L’Arc-en-ciel (The Rainbow , 1915), jugé obscène et «pire que Zola», Lawrence se réfugie en Cornouailles où il entreprend Femmes amoureuses (Women in Love ), qui partage certains personnages avec L’Arc-en-ciel , ne paraîtra qu’en 1920, en Amérique. Déçu par son pays natal, rêvant de créer au loin une communauté d’amis appelée Rananim, Lawrence est finalement expulsé de Cornouailles; le couple est soupçonné d’espionnage. À partir de 1919, les Lawrence mènent une vie errante (Italie, Australie, Amérique), jusqu’en 1925, année où ils rentrent définitivement en Europe. À quarante et un ans, Lawrence commence son dernier roman si discuté: L’Amant de lady Chatterley (Lady Chatterley’s Lover , 1932). Mais la fin approche. La tuberculose que Lawrence avait toujours niée le terrasse après qu’il a rédigé sa Défense de lady Chatterley (A Propos of Lady Chatterley’s Lover , 1930) et provoqué un scandale supplémentaire à Londres par une exposition de ses peintures où triomphe le nu. Il meurt à Vence, emporté par une hémoptysie.

Hantises sexuelles

Le couple dépeint dans Lady Chatterley , très proche de celui formé par Teresa et Ramón dans Le Serpent à plumes (The Plumed Serpent , 1926), rappelle, à travers la nécessité prônée de combler les différences sociales et affectives grâce à «l’amour phallique» ou l’amour-adoration, d’abord le couple formé par les parents Lawrence, ensuite celui, si tumultueux, de Frieda et de Lawrence lui-même. Répétition dramatique mais créatrice en ce qu’elle a permis à l’écrivain de revivre cette enfance qui féconda sa pensée. De cette répétition, Lawrence va tirer sa conception d’une femme socialement et intellectuellement supérieure, souvent frigide, parfois fatalement sensuelle, Circé détruisant l’homme-proie; conception fortifiée par la personnalité de Frieda, que Lawrence, dans une lettre à Katherine Mansfield (1918), qualifie de «nouvelle mère dévorante». Dans cette œuvre, tant de couples ne se mesurent que pour combattre la tendance de l’auteur vers un amour-anéantissement ayant la mortelle saveur de l’attachement maternel. Si L’Arc-en-ciel décrit la quête de l’autre à travers l’acte sexuel, on y pressent la leçon finale de Lady Chatterley : la nécessité absolue pour l’homme de retrouver, après de fugaces fusions, sa solitude et son intégrité. Femmes amoureuses comme d’ailleurs la remarquable Verge d’Aaron (Aaron’s Rod , 1922) et Kangourou (Kangaroo , 1923) trahissent la nostalgie d’une relation d’homme à homme. On soupçonne que la peur de la femme, causée par l’emprise de la mère d’abord, par celle de Frieda ensuite, alliée au traumatisme dû à la scène certainement capitale relatée par H. Moore (en hiver 1901, certaines ouvrières de l’usine où travaillait le jeune apprenti Lawrence malmenèrent et dénudèrent l’adolescent), contribua à renforcer chez l’écrivain la crainte et la haine du matriarcat, qu’il éprouva la vitale nécessité de fuir dans l’amitié masculine, amitié ambiguë à laquelle ses amis (dont Middleton Murry) ne pouvaient répondre comme Lawrence l’eût souhaité. Cette attitude ambivalente explique certains thèmes: ceux du viol, de la misogynie, d’une certaine chasteté et de la solitude nécessaires, de l’obligation de rompre le cordon ombilical et d’annuler le passé, thèmes qui ne manifestent jamais le vulgaire désir d’une liberté facile, mais dénotent les sursauts intimes d’une nature guettée par l’autodestruction. Les essais explicitent la leçon des romans; ce que Lawrence veut cerner, c’est un mode de connaissance à la fois ancien et nouveau qui, loin de se confondre avec une prise de conscience mentale, se développe dans une zone d’obscurité soigneusement maintenue où triomphent le sexe, la magie, le mystère, le sang. L’homme n’est vraiment lui-même que dans une sorte de barbarie éclairée où il retrouve les vraies valeurs religieuses et primitives et conserve sa maîtrise; la femme s’exprime par la foi et l’adoration. Une telle vision du couple, que vient contredire l’obsédante présence de femmes supérieures, témoigne d’un souci angoissé et croissant de réhabiliter à travers l’œuvre un père trop hâtivement jugé dans l’adolescence et trahit la nostalgie d’une inconscience prénatale. Ces contradictions vont permettre à l’écrivain de pénétrer avec autant de violence ce qu’il aime que ce qu’il exècre, ce qu’il recherche que ce qu’il fuit. Sa haine n’est souvent qu’un masque pour des affinités cachées, comme en témoigne sa critique de Poe. Douloureuse et inquiétante, qu’elle s’abandonne à un lyrisme parfois chaotique, qu’elle prenne le ton désespéré des derniers romans ou les accents d’un visionnaire comme Blake (cf. les essais sur la psychanalyse et l’inconscient), la voix de Lawrence ne cesse d’explorer ces profondeurs que la psychologie moderne s’applique à scruter: rôle de l’inceste et de l’œdipe, de la bisexualité et de l’ambivalence. Témoin d’un monde finissant, Lawrence est surtout un prodigieux précurseur dans la découverte du moi.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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